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Un ange passe

Chapitre 1 O Bleu

 

"L'écrivain a ce singulier pouvoir de créer de la réalité avec des sornettes, de faire passer pour rouge ce qui est bleu, de transformer les vessies en lanternes. Qu'il ait du talent, et ses mensonges, deviennent plus vrais que des certitudes." Roland Dorgelès Académicien, Artiste, écrivain, Journaliste (1885 - 1973)

 

13 juin 1936 - l'heure bleue

 

En cette fin d'après-midi du 13 juin 1936, la longiligne Tour-Horloge de la Gare de Lyon se découpait en majesté dans le ciel de Paris. Du haut de son beffroi de soixante et un mètres, la plus haute horloge du monde après celle de Big Ben, rythmait l'heure universelle. La rotation de la terre indique le coucher du soleil.

 

Chacun ressentait l'heure de cette parenthèse contrastée, enchantée, palpitante, originelle et incertaine, vespérale. Un entre-deux d'un bleu intense auréolé d'orange, où tout commence et tout finit : la lumière, la nuit, le hasard, les malentendus, la vie, l'amour, l'élévation de l'âme sans bleu au corps.

Les aiguilles bleues de l'horloge de la Gare, alignées en verticalité, étaient comme figées dans un instant suspendu aux lèvres du ciel de Paris. Elles donnaient plus que l'heure, telle une boussole, elles semblaient indiquer aux voyageurs une direction, celle du Sud pour ne pas perdre le nord. "Le temps a été inventé pour que les trains arrivent à l'heure".

 

En face de la gare de Lyon, une jeune femme aux cheveux de jais coupés à la mode garçonne et coiffée d'un ravissant bibi bleu se tient en équilibre, comme sur un fil, sur le bord du trottoir du boulevard Diderot. Elle a l'élégance raffinée et naturelle d'une Parisienne pétillante de caractère. Vêtue d'un manteau simple et chic de lainage bleu clair, laissant deviner une robe chemisier en popeline bleu roi, elle semble seule au monde malgré l'agitation mécanique et grouillante du boulevard parisien. Tout s'active autour de l'immobilité de cette jeune femme.

Ses yeux brillants fixent l'horloge massive et rassurante.

Dans la lumière flatteuse, de fin d'après-midi, son visage doux, harmonieux rayonne. Ses yeux, d'un rayon violet, reflètent la lumière dans un éclat exquis. Sa bouche duveteuse, rosée, brillante semble envoyer un baiser dans l'air. Un ange passe.

Comme un battement de cils sur la pupille indigo du ciel, l'air cristallin s'amplifie d'un parfum enivrant. À cet instant précis, l'heure bleue sonne dans le cœur de la jeune femme, il est dix-huit heures.

Retenant son souffle dans cette concordance de temps, elle ressent l'intensité de ce moment suspendu où une heure n'a plus de secondes. La lumière l'attire, des ailes d'ange virevoltent et font des arabesques dans le ciel de Paris.

Soudain, sous des pointillés électriques d'excitation et d'appréhension, la belle frissonne d'une jouissance inconnue. Sur ce bord de trottoir face à la Gare de Lyon, son corps ondule. Une image masculine traverse son esprit et elle ressent les papillons de son âme dans son bas-ventre. Son cœur en chamade, tel un métronome, fait soulever sa poitrine généreuse. Alors, afin de calmer sa pression intérieure, elle prend une grande bouffée d'air remplie de saveurs piquantes de la ville. Son esprit fourmille de tant de pensées et d'émotions.

Elle met sa main sur son cœur et sent sur sa poitrine haletante son gris-gris porte bonheur qui la rassure, c'est une petite médaille protectrice de Saint-Christophe, le patron des voyageurs, qu'elle a pris soin d'épingler sur sa combinaison de soie en s'habillant ce matin-là.

 

Par héritage et par conviction, elle cultivait ses valeurs autour d'un humanisme mystique. Le bonheur était pour elle un moment rêvé si vite passé, l'attente décuplant la jouissance à venir et pour ne pas y perdre de temps, elle avait tout prévu pour son voyage, dessinant les contours d'un moment rêvé pour en sublimer tous les instants présents. Cette brune, coquette, élancée, fine de taille, à la poitrine généreuse, au visage de Madone et à la peau de lait, anticipait beaucoup pour laisser peu de pouvoir aux fâcheux imprévus de la vie.

 

Pour Madeleine, prévoir, c'est dessiner les contours d'un moment rêvé pour en sublimer tous les instants présents, c'est anticiper toutes les possibilités pour en savourer chaque moment et éloigner le fâcheux de l'imprévisible, pour éviter l'obstacle qui freine la flèche avant qu'elle n'ait atteinte sa cible.

Le bonheur est un moment rêvé si vite passé à la quête de soi qu'il n'est qu'un passage. Elle goûte les moments de vie qui, par un hasard, un malentendu, deviennent une belle histoire ou juste une histoire pour attraper l'éphémère du temporaire. Le souvenir est le présent d'hier.

Elle se surprend à croiser les doigts.

Dans l'entre-deux initiatique d'une décision à prendre, entre Alice rêvant au pays des merveilles et Marie Poppins prenant le thé en altitude et parmi le bourdonnement d'une ville mécanique, dangereuse, mystérieuse et féerique, elle semble flotter dans un monde alternant le génie de l'être humain de l'art et de la matière qui crée et l'affreux phallique idéaliste, égocentrique de l'homme qui impose son ordre christique sur la nature et la dénature.

Avancer ou reculer, arrêter les aiguilles du temps, vivre pour savourer chaque instant, hypothéquer l'avenir, rester dans sa zone de confort ou braver les interdits, décider de sa vie ou juste se laisser vivre ? Immobile, est-elle femme à renoncer dans une impossibilité de choisir ? Des verbes, des mots, des pensées hésitantes, des doutes, des prémonitions, des intuitions, des questions hésitantes se bousculent dans son esprit de cette femme hésitante. Elle fronce un peu le front, active sa liberté de penser pour ne pas se transformer en statue de sel, comme une Edith biblique désobéissante pour ne pas se figer la jeune femme sur son fil et oublier que nous sommes tous de passage, car, il n'y a pas que les filles qui ne sont pas sages, l'intention compte plus que les faits. Ce n'est pas une sainte, même si elle a un visage de Madone, elle goûte ce moment de vie qui, par un malentendu et le hasard d'une rencontre, est en train de devenir une belle histoire ou juste une histoire pour attraper l'éphémère du temporaire. Elle est gourmande et croque la vie à l'envi pour briser le carcan des principes moraux.

 

Les parents de cette jeune femme avaient longtemps hésité à lui trouver un prénom entre Alice aux rêves merveilleux qui rendent le monde incompréhensible, Marie la femme bénie entre toute, mais trop virginal (et puis c'était le prénom de la bonne), Eve prénom originel, mais qui a croqué la pomme de la connaissance, Edith la désobéissante curieuse ou Judith la puissante guerrière héroïque, mais bourreau d'un homme belliqueux. Sa mère, très croyante, trancha pour le prénom illustre celui du disciple femme qui symbolise la foi Chrétienne, Madeleine.

Madeleine a encore les yeux rivés sur l'horloge de la Gare parisienne qui emmène les voyageurs dans le sud de la France.

 

 

*

 

"On est libre de jouir d'une beauté humaine comme d'une œuvre d'art". Jean Cocteau ; Journal d'un inconnu, De l'amitié (1889-1963)

 

13 février 1936 Barbe Bleue

 

"Barbe - bleue - jazz - imagination - rasoir - femme - chantilly - angoisse". Cette suite automatique de mots associés se presse dans l'esprit rêveur d'un homme nu, endormi. Son inconscient forme cette phrase absurde, surréaliste et spontanée comme une énigme à déchiffrer entre rêve et réalité. Dans cet état de demi-sommeil, l'homme voit son visage couvert de mousse à raser, une femme, inconnu de lui, tenant un coupe-chou en main, s'apprête à lui raser le cou ou à lui trancher la gorge, elle n'est pas une professionnelle du rasoir, mais il est dans une mise en abîme de sa vie. Des souvenirs confus attendent dans l'antichambre de son inconscient d'être décryptés pour dénouer l'angoisse d'une décollation.

Dans un réflexe de survie pour échapper à cette vision d'une Judith vengeresse, l'homme s'éveille et sort du rêve transcendantal de ses pulsions irréelles. En sueur, perdu, il ouvre les yeux et en voyant la lumière s'infiltrer comme un loup blanc entre les rideaux, sa vision nocturne s'évanouit face à la pénombre d'une chambre de style empire. Il est couché dans un lit bateau d'acajou à tête de sphinx, surmonté, de part et d'autre, d'un rideau de taffetas bleu, rayé de gris, le regard doux d'un portrait de femme en corsage léger lui faisait face. Sur un des fauteuils d'un petit salon attenant, il voit ses vêtements dispersés pêle-mêle, la chambre sent le tabac froid, le cuir et la cire de bois.

- "Où suis-je, dans quel état j'erre ?" Se dit-il en se frottant les yeux ?

En percevant le brouhaha de la ville, en un flash, il se souvient qu'il est à Paris, à l'hôtel Napoléon près de la place de l'Etoile. Sortant de sa torpeur, il s'étire, et sent des tensions dans son corps. La blancheur des draps fait ressortir sa peau lisse, hâlée et sa chevelure brune en bataille. Au niveau de son bas-ventre, la couverture enfle et se dresse sous son garde-à-vous. Sa barbe naissante cache des traits tirés d'une nuit peu réparatrice - sa soirée de la veille a été très arrosée - il n'a pas sucé que de la chantilly. Ses tempes battent la chamade.

L'homme se lève, tire les rideaux de velours. Par l'hiver, les arbres de l'avenue de Friedland sont aussi nus que lui, il ouvre la fenêtre, l'air vif rentre, il frissonne et sent son membre perdre de sa vigueur matinale. L'effervescence parisienne matinale entre dans sa chambre, un rayon de soleil balaye son corps nu. Il prend une grande bouffée d'air frais et tousse, enfile un peignoir de soie rouge et noir, commande un petit-déjeuner au service d'étage et se fait couler un bain.

Dans la salle de bain de marbre vert, il jette une poignée de sel de bain, l'eau devient d'un bleu outremer et la pièce se remplit d'effluves marins. Dans les volutes de vapeurs d'eau, tout en se rasant, il repense à sa balade nocturne d'hier soir entre son hôtel et la rue Royale. Paris est une fête, elle ensorcelle, elle a le parfum de l'ivresse romantique où tout semble possible, elle pose un voile d'amour sur les cœurs mélancoliques.

 

Il ressent la même mélancolie qu'il a éprouvée hier soir en descendant les Champs Élysées. A la nuit tombée sur Paris, les beaux quartiers sont rendus plus sûrs grâce à la Fée Électricité, seuls les illustres ouvrages d'architecture ressortent des ténèbres, aux grands hommes la patrie reconnaissante, le reste de l'humanité n'est jamais dans la lumière. Il se souvient qu'hier soir, dans l'air piquant hivernal, Paris avait son habit de lumière, la fée électricité, sortie des successeurs du génial esprit de l'ingénieur Jacopozzi surnommé le « Prince de la lumière", met sous les feux de la rampe les ouvrages d'art, les beaux quartiers, laissant dans l'ombre les moins fortunés. Ce soir là, dans l'air piquant hivernal, des Champs Elysées à La Place de la Concorde, Il n'a pas vu que des ombres au tableau, il a ressenti les prémices d'une effervescence, car Paris est en plein préparatif de l'Exposition Universelle de l'an prochain. Il sait que la couleur bleue y sera à l'honneur pour tenter de promouvoir la paix, pour éviter les conflits en y rappelant les fondements de l'universalité entre les peuples avec leurs spécificités.

 

Dans l'air cotonneux,  l'homme s'était senti ragaillardi par ce spectacle de rue à ciel ouvert. Aux frais d'industriels puissants, même la Tour Eiffel s'enflamme pour y célébrer les visiteurs d'honneur de la Capitale. La première fois que les trois cents mètres de la Dame de fer puddlé avait flamboyé dans le ciel de Paris c'était en 1921, pour la venue du prince Hirohito, empereur du Japon, on avait pu lire le nom de Citroën illuminé pendant quelques secondes, depuis à grand frais d'industriels puissants la tour diffusait des messages subliminaux pour tous les visiteurs. Cet édifice inspiré, paraît-il, de l'esprit de Monsieur Eiffel friand de porte-jarretelles, d'une féminité phallique, unique, controversé à sa construction, qui devait être un pont entre les deux-rives de la Seine, finalement érigé sur le Champ de Mars, et détrôné du titre de « plus haute structure du monde » depuis la construction en 1930 du Chrysler Building à New York, elle porte les valeurs universelles de la France Liberté, Égalité Fraternité. La Tour Eiffel, comme une statue de liberté éclairant Paris face à l'Ecole militaire, elle est le phare repère, le symbole de la France ; l'indécence incandescente de la modernité. L'homme qui connaît bien Manhattan compare la Tour Eiffel à la Statue de la Liberté éclairant la modernité du monde et parfois aussi la décadence des idées. Un tableau a besoin d'ombre et de lumière, de perspective pour envoûter l'amateur dans une rêverie évocatrice. Il se souvient avoir été revigoré par le calme de la place de la Concorde et de la magique Tour Eiffel. De cette ville Lumière, il a tout de même senti un parfum d'envie de s'amuser et d'oublier les idées noires  en compagnie d'actrices des théâtres des grands boulevards ou des faubourgs, sorties de pièces de Feydeau, de danseuses de l'Opéra ou de chanteuses de Cabaret des Champs Elysées. 

 

Il repense à son rêve et ses associations d'idées l'emmènent chez Maxim's où il a passé une partie de sa soirée d'hier.

Parmi ces gens sélectionnés sur leur good looking, leur influence ou leur situation afin de ne jamais passer inaperçu. Hier soir, il était dans la note. Il avait ce petit quoi des hommes séduisant qu'on a envie d'appeler Gigolo.

Ce restaurant de la rue Royale où le tout Paris depuis 1893 y va comme au spectacle pour échanger les idées, se montrer en charmante compagnie, écouter les musiques à la mode, s'enivrer et oublier le temps présent, a toujours eu pour lui une attraction réconfortante et particulièrement unique. À chacune de ces visites parisiennes, il ne manque pas d'y savourer un bon repas, à la lumière des petites lampes à abat-jour vieux rose, où les bons-vivants, les amateurs de bonne chair, viennent y faire bombance et s'y pavaner. Une clientèle de fortunés de la vie, triés sur le volet parmi les rich and famous, les pipoles en habit et les toilettes d'apparat s'animent dans un décor Belle Époque, drapé de stores vénitiens, de lumineuses boiseries d'acajou, de fresques murales enjouées et suggestives, d'exotiques feuillages d'ornements en bronze et en cuivre de l'Art Nouveau.

Hier soir, il a passé une soirée étonnante et délicieuse. A son arrivée chez Maxim's et pour se détendre dans l'ambiance euphorique du piano bar du premier étage, il a siroté son cocktail préféré : un Americano avec un zest d'orange. Puis, il a pris place seul, à une table où il avait une vue panoramique de toute la salle de restaurant et il a commandé un homard à l'américaine, la spécialité de la maison Maxim's, suivi d'un tournedos Rossini pomme Dauphine. Il se revoit savourant l 'attaque franche, nette et précise du Pessac-Léognan Château Haut Brion qu'il avait choisi pour accompagner son plat, ce vin lui avait provoqué une voluptueuse sensation en bouche, portée par un fruité soyeux, aux tanins fins et une belle fraîcheur, il gardait encore le souvenir de la belle longueur finale de ce nectar qui se mariait aussi parfaitement avec son dessert préféré : un fraisier chantilly.

Il retire son peignoir, scrute son corps dans le miroir, bombe son torse à pâlir de plaisir et satisfait de lui, il se plonge dans l'eau bleue. La buée de sa salle de bain comme des volutes de cigare le transporte dans les années vingt, la chaleur et la fluidité de l'eau détend son corps au fruit juteux.

Il s'imagine en présence des reines d'un demi-monde d'une autre époque frivole, libertine d'excentricité parisienne.

L'époque insouciante, pendant laquelle, la belle Otero intriguait, où l'excentrique star internationale Sarah Bernhardt, grande actrice et fille elle-même d'une courtisane, dînait sans complexe et culpabilité avec ses illustres amants. L'époque où l'influenceuse Emilienne D'Alençon, portait, en sortant des Folies Bergères, les chapeaux de Gabrielle Chanel pas encore Coco, bécotant goulûment les lèvres de la flagorneuse Liane de Pougy en regardant danser Joséphine Baker ou en parlant langue avec la journaliste Marguerite Charlotte Durand aussi actrice, femme politique et féministe française, fondatrice du journal La Fronde dont elles commentaient ses éditoriaux. Ces femmes avaient entre-elles des discussions féministes enflammées, mais chacune d'entre elles respectaient leurs élégances et leur courage d'affronter le sexe fort en travailleuses admirables pour que les futures générations partagent l'égalité des sexes et la sororité des femmes, souvent encore sous le joug de la phallocratie !

 

Chez Maxim's, tout était mêlé : les affaires de cœur, les idées, les opinions, les quand diras-tu, bref les gossips avec les vraies informations sur la politique nationale et internationale souvent à oeillères les affaires scandaleuses ou juteuses À l'époque d'un temps où malgré les lois insipides contre les femmes, ici tout était encore permis, voile et à vapeur à tous les étages, le bel âge des trente glorieuses !

L'époque où chez Maxim's, Jean Cocteau, en père spirituel d'une génération éclairée d'idées magiques et fantastiques et qui "avait une véritable passion d'être l'ami des gens les plus célèbres de son temps" écoutait des musiques décalées du groupe des Six aux intonations inspirées d'Erik Satie. On disait que certains soirs, Cocteau évoquait la mémoire des héros d'avant-guerre et de leurs exploits remarquables comme simples soldats méritants. Auprès de ses amis surréalistes ou dadaïstes, dont les créations artistiques étaient de véritables antidotes à la destruction de leur monde, Cocteau, les yeux brillants, ravissait son public d'anecdotes choisies dans son vécu. En particulier, il expliquait pourquoi la fameuse Bugatti type 18 de 1912 portait le nom de ce garçon né à Saint-Denis de la Réunion le 6 octobre 1888, Roland Garros. Il racontait comment cet adolescent chétif devenu sportif accompli, créateur d'entreprise automobile à 21 ans, amateur de belle carrosserie, équilibriste sur des avions, Morane Saulnier", célèbre pour avoir parcouru la première traversée de la Méditerranée en 1913 entre Saint-Raphaël et la Tunisie, était devenu son ami. Il faisait revivre la fougue intrépide de Roland Garros qui avait un compte à régler avec Monsieur Fokker depuis son crash de 1915. Car ce dernier avait copié la technicité des avions de combat français en récupérant l'avion que Roland Garros n'avait pu détruire avant d'être fait prisonnier en 1915. A partir de 1918, évadé du camp allemand, il n'avait eu de cesse de vouloir reprendre le combat malgré les injonctions de Clemenceau pour le garder comme conseiller auprès de l'État-major. Mais ni « le Tigre », ni sa santé devenue précaire, depuis les mauvais traitements des Allemands, ni la mort, n'avaient empêché Roland Garros de retourner se battre dans l'honneur pour la France et à gagner, à la veille de ses trente ans, ses ailes pour le Paradis des Héros. Cocteau parlait de la fidélité de son ami pour son pays avec des yeux embués.

Mais la guerre et le krach de 1929 avaient fait fuir les courtisanes d'hier, devenues des mondaines à part entière. La sulfureuse Liane de Pougy était devenue éditrice de journal féminin et ayant renoncé au batifolage mondain, toujours très affectée par la mort de son fils, grand aviateur engagé volontaire, mort pour la France en 1914, s'était rangée des wagons surtout aussi depuis que son royal mari batifolait avec ses conquêtes féminines jeunes, mignonnes et délicates.

Il faut vous préciser que l'engouement de la Belle Époque a masqué des pans entiers d'une société ouvrière et féminine, laborieuse. Les années folles où l'on croquait la vie par les deux bouts, ont caché le spectre des profondes rancœurs issues d'une fracture sociale et d'un traité de versailles bancal, jusqu'un certain cataclysme survenu un jeudi noir de 1929 emporte dans son sillage l'effondrement des empires financiers capitalistes. Car, si le Krach Boursier à sonner le glas des années folles, il n'est pas le seul responsable de la crise dont souffre l'Europe de 1936. De l'ombre de l'âme humaine émerge des idées sombres, d'une folie qui pourrait s'avérer meurtrière si elle n'est pas éclairée, secouée par la renaissance des diktats moraux puritain, nationalistes et conservateur.

Aujourd'hui, les courtisanes d'hier devenues des mondaines à part entière passent l'hiver sur la Côte d'Azur. Cocteau est un père spirituel, éclairé d'idées magiques et fantastiques, ses créations sont des artistiques antidotes à la destruction. Demain, il aura trente-quatre ans.

 

"Ce siècle avait deux ans" quand ce bel homme naquit le 14 février 1902, jour de la fête des amoureux entre mer et montagne. Son histoire était un entre-deux, franco-Italien.Niçois par sa mère, modiste des Ladies de la haute société azuréenne, italien par son père, ferronnier d'Art en Ligurie Italienne, il avait sur la langue des intonations chantantes. Ses parents auraient pu l'appeler Valentin, mais ils l'avaient surnommé Giovanni, par reconnaissance en un écrivain et patriote italien, Giovanni Ruffini qui vantait les mérites de sa région sur la santé, et dont l'ouvrage paru en Angleterre en 1885, contribua à rendre célèbre Bordighera, le village natal de son père italien. La machine à vapeur fit le reste et son village de Bordighera, entre Menton et San Remo sur la Riviera Italienne, prit des allures de station balnéaire pour les visages pâles désireux d'exotisme et de lumière, car, dès 1886 le Train Bleu, l'Orient Express de la Méditerranée, transporta de Calais à Vintimille, une clientèle aisée vers leurs folies extravagantes contribuant à l'essor économique de la Riviera dei Fiori Italienne.

Les artistes-peintres, comme Monet, y peignirent sur le motif la beauté de ces paysages où la mer est pleine de diamants enchanteurs et d'eau bleue, luttant contre l'obscurantisme inévitable.

Le service d'étage tarde à apporter le petit-déjeuner, il a faim, sort de la salle de bain. La pièce a une odeur fraîche, il s'habille tranquillement.

 

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13 juin 1936 La promesse d'azur

 

"La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n'a plus rien à vous donner." La promesse de l'aube Romain Gary (1914-1980)

 

Madeleine a encore les yeux rivés sur l'horloge de la Gare de Lyon, elle se sent des ailes d'ange la guidant dans les airs où les pas de travers et les détours font des arabesques.

Elle a une heure d'avance avant le départ de son train, mais elle n'a pas de tant à perdre dans l'attente, bientôt elle sera en apesanteur sur les rails de l'aventure. Le beau nom de Train bleu est gravé dans la pierre du fronton de la Gare Parisienne qui amène les voyageurs vers le sud de la France.

Elle a pu s'imaginer le confort incomparable de ce train, car elle s'est passionnée pour le roman d'Agatha Christie au même titre emblématique The Mystery of the Blue Train et dont l'intrigue policière se passe dans le fameux Train Bleu, l'orient express de la Méditerranée entre Calais et Nice, qui décrit un train comparable à un hôtel-restaurant de luxe composé de voitures-lits, d'une voiture-restaurant et d'une voiture-bar très raffinée destinée à une riche clientèle avide d'exotisme. En plus de l'écrivaine à succès, les fidèles habitués, tels Sacha Guitry, Jean Cocteau (qui créera un ballet à l'honneur du Train Bleu), Marlène Dietrich, le prince Aga Khan ou Coco Chanel en firent sa renommée. Madeleine se sentait privilégiée de pouvoir voyager dans de telles conditions et elle n'aurait jamais pu se permettre une telle dépense s'il n'avait pas pris les frais du voyage à sa charge.

 

Madeleine était une Terrienne, elle aimait marcher et prendre le train. Elle n'aimait pas conduire même si elle a passé son permis, elle n'était pas plus bête qu'une autre, elle préférait regarder le paysage et donc se faire conduire. Elle adorait le prestige de rouler dans une voiture avec chauffeur même si ce n'était qu'un taxi ! Voyager en train avait assurément sa préférence. Le train qui fend l'air et qui vous transporte d'un point à un autre, parfois en bonne ou mauvaise compagnie où comme partout la condition humaine est compartimentée.

Chaque voyage en train est une cérémonie pour Madeleine.

Le menton haut, volontaire, des femmes de tête qui ne se laissent pas marcher sur les pieds en faisant un pas de travers, tel le Petit Poucet, Madeleine aime fixer dans le parcours de sa mémoire des moments de bonheur, de ceux qui vous rappellent combien la vie peut-être belle et qui vous aident pour remonter la pente lorsqu'elle est brouillée de pensées sombres, ils sont les lumières dans le tourbillon de la vie et parsèment de touches de couleur les clairs-obscurs. Ces moments, qui font du bien, tracent le chemin de l'intention que vous souhaitez donner à votre vie, car rien ne dure, ni les mauvais passages, ni les bons chemins, tous ont une fin, passage. Tant qu'on voit une lumière au bout du tunnel, il faut avancer, même si le contour de nos yeux attrape des pattes d'oie, à force de se plisser dans la pénombre de la vie, "vieillir est ennuyeux, mais c'est le seul moyen que l'on ait trouvé de vivre longtemps".

Alors Madeleine fait un pas pour traverser le boulevard Diderot vers la place Louis Armand. Dans son sillage flotte le parfum persistant de cette "heure bleue", l'eau bleue de parfum que Monsieur Guerlain a su si bien capter dans un flacon et dont l'harmonie entre jour et nuit salue l'heure la plus magique, celle de l'aube ou de l'aurore, l'assurance qu'après la nuit vient le jour celui du passage du temps au-delà de la vie terrestre, du temps compté par l'homme sur terre pour que les trains arrivent à l'heure.

Telle une amazone à la conquête de son territoire. Madeleine est décidée à semer sur son parcours de Paris à Nice des petits cailloux repères de moments heureux pour rendre sa vie plus douce.

Quoi de plus initiatique que ce voyage en Train Bleu qui à l'aube du départ lui fait une promesse d'azur qu'il promet de tenir?

Là, debout, droite, face à la Gare de Lyon, cette femme de trente ans, célibataire et libre, s'apprête à façonner sa destinée. Une flèche atteint sa cible seulement si elle n'a pas rencontré d'obstacle avant.

En arrivant sur le Parvis de la Gare de Lyon, Madeleine prête l'oreille au crieur de journaux qui annonce la fin des grèves et les nouvelles déclarations de Léon Blum et elle se met à fredonner l'air du Temps des cerises, que son père aimait tant !

Quand nous chanterons le temps des cerises

Et gai rossignol et merle moqueur

Seront tous en fête.

Les belles auront la folie en tête.

Et les amoureux du soleil au cœur.

Quand nous chanterons le temps des cerises,

Sifflera bien mieux le merle moqueur.

 

Seul le Journal "La française", journal d'information et d'action féminine, avait titré ce jeudi 13 juin 1936 "trois femmes font partie du Gouvernement". Pour les hommes, c'était peut-être un épiphénomène, mais surtout, c'était un paradoxe. Les femmes devenaient éligibles alors qu'elles n'étaient pas encore électrices. Léon Blum ouvrait la voie vers une légitimité équitable. Les "suffragettes" réclamaient le droit de vote et des mouvements soroptimists de libération des femmes fleurissaient partout.

À ce moment précis, Madeleine se souvint d'un voyage qu'elle avait fait avant la guerre avec sa mère partant au chevet d'une Tante atteinte de Tuberculose dans un sanatorium du Plateau d'Assy en Haute-Savoie. Dans le train, sa mère lui lisait à haute voix des articles du quotidien de Marguerite Durand la Fronde, géré, rédigé et composé uniquement par des femmes. Marguerite Durand était une porte-parole, celle qui avait créé et dirigé La Fronde, ses articles parlaient non seulement des femmes, mais aussi de tout sujet lié à l'actualité : politique, littérature, sport, finance, etc. Pour couvrir certains événements, les journalistes femmes devaient parfois obtenir des autorisations spéciales ; en effet, certains lieux tels que l'Assemblée nationale ou la Bourse de Paris étaient, à cette époque, interdits aux femmes. Madeleine respecte cette grande Dame qu'elle panthéonise dans son for intérieur pour son engagement auprès des femmes et son amour des animaux dont on lui doit le cimetière des animaux d'Asnières. C'est grâce à elle qu'existe la bibliothèque féministe qui porte son nom, et qui reçoit à Paris depuis 1931 des visiteurs et visiteuses du monde entiers.

 

Mais en juin 1936, L'Europe gronde, on tente vainement d'ouvrir les yeux des hommes à plus d'humanité par les accords Matignon, signés par la CGT et le patronat, à l'initiative du gouvernement et qui révolutionnent le travail en France. Ces accords mettent en place, entre autres, le droit syndical, et prévoient une hausse des salaires. Quelques jours plus tard, bien que ces mesures ne figurent pas dans le programme du Front populaire, par deux lois votées par le Parlement, les premiers congés payés furent instaurés et la semaine de travail passa à 40 heures. Ces accords n'empêchent pas les grèves et les occupations de se poursuivre.

Pendant ce temps et de cette euphorie naissante, Paris préparait l'Exposition Universelle de 1937. La couleur bleue y serait à l'honneur pour tenter de promouvoir la paix. Madeleine aimait à se dire que la vie en bleu, c'est se confronter à la réalité en s'y cognant un peu. Parfois, pour mieux ressentir l'intensité de la vie et sa vérité, il faut savoir en éprouver la douleur et le chagrin. Les bleus au cœur ou au corps, donnent-ils les limites à ne pas franchir ? Cette couleur primaire aux multiples déclinaisons était la couleur de Madeleine, tout à la fois puissante, apaisante, rassurante, profonde, marine, divine et source de réconfort, mais qui parfois tourne au violet ou au jaune.C'était vers les bleus qu'elle allait, vers la lumière inspirante qu'elle ne connaît qu'à travers les artistes et les peintres impressionnistes. Elle aussi veut être confrontée à cette féerie lumineuse et sentir son émotion créative pour forger son œil d'artiste et de copiste.

 

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13 février 1936 Le miroir des âmes

 

"Vivants nous avons beau, toute notre existence ; De la terre au soleil mesurer la distance Et pour ne point mourir faire nombre d'apprêts ; Nous lisons un côté de la page du livre ; L'autre nous est caché. Nous ne pouvons plus suivre, Savoir ce qui se passe après. " Poème de Jean Cocteau

 

De la salle de bain de marbre d'un vert Napoléonien, de l'humidité de l'air des sels de bain, de ses effets de toilette, des parfums mêlés de vétiver, lavande, mousse humide, ambre, s'introduit dans l'air de la chambre qui sentait, jusque-là l'homme et le tabac froid. La chambre et l'homme reprennent vie. L'air vif et parfumé de la chambre donne à Giovanni une faim de loup. Hier, il avait fait bombance, cependant son ventre gargouille et ses papilles étaient bien réveillées par ses souvenirs gustatifs de la veille. Il s'habille et se contemple sous toutes les coutures dans le miroir, satisfait de son reflet. Le service d'étage apporte le petit-déjeuner, la baguette croustillante, le croissant chaud divin, le café fort et parfumé comble ses attentes et efface de son esprit toute nostalgie et mélancolie.

Soudain, l'effet de la caféine fait un déclic dans son cerveau et des images surprenantes lui reviennent en mémoire.

Hier soir, chez Maxim's, à la table à côté de la sienne, un couple dînait. L'homme d'une quarantaine d'années, l'œil espiègle et bleu vif, les cheveux bruns bien peignés en arrière, en habit faisait face à une femme aux cheveux vénitiens mi-cour, mi-ondulé, nerveuse dans une robe de satin vert amande, centrée d'un ruban argenté et bien plus jeune que lui d'au moins vingt ans.

Tout au long de son repas, dînant seul, Giovanni avait eu tout le loisir d'observer ce couple un peu atypique. L'homme reflétait l'intelligence des êtres qui savent s'adapter à toutes les situations. Au premier regard, il émanait de ce Monsieur un air doux et solennel de ces hommes qui inspirent confiance. D'une belle prestance élégante, il avait remarqué que ce Monsieur avait une taille de pieds supérieure à la normale. Et qui dit grand pied dit... grandes chaussures,

"Cet homme ne rompt pas facilement, il a un bon socle et une ligne souple" s'était-il dit en l'observant discrètement, tout en jetant des coups d'œil sur les autres convives. Giovanni avait noté qu'au revers de son veston l'homme arborait un ruban vert et rouge, signe distinctif d'une décoration militaire octroyée pour conduite exceptionnelle au cours de la guerre de 14-18, la Croix de guerre. Assurément, un ancien combattant, un homme pour qui l'ennemi est un" boche".

En revanche, la jeune femme pimpante semblait piquante malgré sa légèreté. Elle minaudait un peu et plus le dîner avançait, plus une certaine tension nerveuse entre eux était perceptible. l'homme repu, goûtait son plaisir comme un enfant qui attend encore une surprise. La jeune femme se dandinait sur sa chaise, pensive, sans répartie, émiettant son mille-feuille, le dîner touchait à sa fin.

Alors, la jeune femme sortit de son sac un poudrier, un plumeau, un rouge à lèvres et commença à se refaire une beauté, comme ça devant tout le monde, comme si elle était seule da, sans gène, elle se pomponnait. Le Monsieur fit signe au Maître d'hôtel Albert, surnommé le Prince Albert qui, arrivé à leur table, déposa une coupelle d'eau fumante, un savon à barbe, un petit miroir, un blaireau, tout le nécessaire pour se raser. La belle contemplant toujours son image, dans son poudrier laqué noir serti de cuivre, impassible à cette mise en scène, continuait méthodiquement son ravalement de façade.

Giovanni interloqué pressenti le caractère comique de cette scène surréaliste.

L'homme mit autour de son cou une grande serviette blanche immaculée et commença méthodiquement à frotter le blaireau sur le savon puis tentant de garder son sérieux, il s'enduit le visage d'une mousse onctueuse blanche. Tous les regards de la salle se braquaient sur cette scène, le temps se suspendit aux bouches étonnées, un frémissement jovial et curieux gagna le restaurant. L'homme faisait le Buzz ! Tous observaient le happening des deux protagonistes faisant leur toilette à une table de chez Maxim's.

"Les Parisiens sont toujours si surprenants, créatifs avec panache et avides de divertissement" pensa Giovanni installé comme à la première loge de cette scène théâtrale. Puis, la jeune femme finissant de se refaire une beauté, perméable soudainement à l'ambiance changeante de l'atmosphère, leva son regard vers l'homme recouvert de mousse à barbe.

Dans son petit salon de l'hôtel Napoléon à l'odeur suave du café, Giovanni s'allume un cigarillo et il revit l'échange du couple de la veille.

La jeune femme venait de découvrir le visage de son compagnon couvert de savon mousseux.

 

- "Paul, que faites vous"?

- "Comme vous, ma toute belle, je me refais une beauté flatteuse'' avait-il répondu en réprimant un éclat de rire.

Le visage de la jeune femme s'empourpra. Elle rangea ses effets personnels, se leva et dans sa superbe piquée à vif, elle attrapa le blaireau, majestueuse,

- Il en manque un peu là" dit-elle en ajoutant de la mousse sur le nez du Monsieur comme une artiste donnant la touche finale à son tableau.

Il rit.

Et elle ajouta.

- "riez mon ami, tout flatteur vit aux dépens de celui qui le regarde et moi, j'en ai assez vu pour ce soir. Albert donnez moi mon manteau, Monsieur, continuera seul devant son public".

- "Bien Mademoiselle Suzanne" répondit Albert en tirant sa chaise.

Sur ces termes, elle se leva, l'homme se leva à son tour sans essayer de la retenir, car elle déposa sur la table un petit paquet.

- "Tenez, vous l'ouvrirez sans moi, je vous préviens, c'est comme une bombe" ajout-elle sur un ton malicieux.

Surpris, il lui répondit par un simple salut de la tête, la mousse glissa de son visage sur les belles chaussures souples, elle le toisa et dans un mouvement de bruissement d'étoffe et se dirigea magistralement vers la sortie. On applaudit le final et la scène à jamais gravée dans les mémoires fait encore parler.

Alors, l'émotion retombant, l'homme partit se débarbouiller dans les toilettes, oubliant le paquet, à son retour à table l'homme se présenta à Giovanni, en s'excusant, il se présenta.

- "Paul Weber, enchanté, je crois que j'ai poussé la plaisanterie un peu loin !" et dans un mouvement de solidarité masculine, il l'invita à déguster une fine d'Armagnac.

- "Quelle mise en scène ! Je n'aurai jamais osé !" lui avait répliqué Giovanni.

Paul avait reconnu avoir peut-être poussé le bouchon un peu loin, la plaisanterie n'avait pas été partagée !

- "A chaque fois que nous dînons ensemble, en fin de repas, mon amie me gratifie de son manège de grimaces pomponnantes sans la moindre attention pour moi ou ceux qui nous entourent et cela me gêne, alors au lieu de lui en faire le reproche, j'ai eu l'idée de cette farce un peu sceptique, je l'avoue" lui avait confié Monsieur Weber.

- "en-tout-cas, cette jeune femme a de la repartie et de l'esprit" avait très justement remarqué Giovanni.

- "et du caractère, ne vous en faites pas pour elle, nous sommes très joueurs tous les deux, c'est une jeune femme espiègle et toujours pleine de surprises, qui sera, j'en suis certain, me rendre la monnaie de cette pièce de théâtre et qui est peut-être déjà dans ce petit cadeau qu'elle m'a laissé.

- "j'ai senti un jeu de "je t'aime moi non plus, entre vous" avait ajouté Giovanni en mode confident grisé par le nectar alcoolisé.

- "vous avez aussi le sens de la formule qui convient ! Elle était très nerveuse ce soir, mais elle m'adore et nous nous fréquentons depuis si longtemps que je pouvais me permettre cette petite farce" répliqua Paul à son corps défendant.

 

C'est ainsi que Giovanni Canella, franco-italien de passage à Paris, venait de faire connaissance avec Monsieur Paul Weber, un lorrain-parisien, grand habitué de chez Maxim's.

En se versant un autre café parfumé Giovanni et tout en fumant dans sa chambre d'hôtel son petit cigarillo du matin, le reste de sa soirée en compagnie de ce Monsieur Weber défile dans sa mémoire.

Autour d'une fine et de volutes de tabacs, dans la chaleur du piano-bar aux sonorités enjouées et jazzy. Ils conversèrent sur leur point de vue commun d'hommes sur les femmes et reconnurent que le droit légitime d'expression n'appartenait pas qu'au sexe masculin. Les deux hommes s'entendaient à penser que les droits des femmes étaient loin d'être équivalents à ceux des hommes. Et qu'on avait vite fait de leur donner des leçons comme à des enfants. Pourtant, n'avaient-elles pas démontré, pendant la grande guerre, leur rôle indispensable au bon fonctionnement de l'économie, remplissant toujours leurs devoirs avec très peu de droits ? Aux femmes la patrie peu reconnaissante, aucune d'entre elles ne figurent sur la liste des monuments des morts pour la France en 14-18. Enfin, les femmes mariées disposaient maintenant librement de leur salaire, même si elles devaient posséder une autorisation maritale pour travailler ou ouvrir un compte en banque à leur nom. Quel homme accepterait de se lier avec un autre à de telles conditions de privations de droit, un homme soumis à l'injonction d'un autre dans la justice du plus fort et du plus puissant ou l'injuste gagne à la fin ? Paul et Jean avaient presque eu honte d'appartenir à ce sexe dit fort,  en magnanime sur leur condition masculine, ils se cachaient derrière des traditions empiriques.

Alors Giovanni se souvint que Paul lui avait proposé de le suivre dans un cabaret des Champs Élysées afin de retrouver la chaleur de présence féminine dont il ne pouvait se passer.

- "C'est à deux pas d'ici l'air vif nous fera du bien, les pavés ne sont pas si glissants! Je vous emmène chez Gerny's, écouter cette nouvelle chanteuse sensationnelle, dont le Tout-Paris parle, on la surnomme "La Môme-Piaf", elle a un vibrato mélancolique qui va vous envoûter!! Je vous aurais bien emmené voir Joséphine Baker chanter, mais elle est en tournée à New York.

- "Je l'ai vu sur scène il y quinze jours à New York" et Giovanni accepta avec plaisir l'occasion de se dégourdir les jambes et de découvrir un nouveau lieu festif de la capitale.

 

En un clin d'œil, les deux hommes s'étaient vêtus de chaud par-dessus en cachemire et de haut-de-forme sombre. Mais au moment de quitter le restaurant, le maître d'hôtel Albert rappela Monsieur Weber : il avait oublié le petit paquet laissé sur la table par Suzanne. Paul, sans prêter attention à ce petit paquet mou, l'enfouit dans la poche de son manteau.

En quittant le restaurant de la rue Royale, Giovanni se souvint qu'ils s'étaient mis à fredonner comme des minots, des poulbots, des Titis parisiens ou des vieux compères : "J'ai deux amours... Mon pays et Paris...". Paul sifflotant comme un pinson, Giovanni imitant l'accent de Joséphine de cette mélodie du bonheur !

Comme des rois de la vie parisienne en hommes séduisants qui enrobent leur timidité ou leur fêlure dans l'humour, ils avaient échangé quelques bons mots et promis de se revoir de déjeuner ensemble le lendemain. Monsieur Weber lui avait donné sa carte de visite, en ajoutant avec humour.

-" venez en fin de matinée, nous déjeunerons ensemble j'ai une affaire aux belles finitions, on papotera chiffons, je vous présenterai Madeleine, elle est très créative, vous verrez". Il lui tendit sa carte de visite.

Une impression de vie en rose ou bleu subsistait et il n'imaginait pas encore combien cette invitation allait bouleverser le cours de sa vie.

 

13 juin 1936 Impression Soleil Levant

 

"Les mots, mademoiselle, ne sont jamais que l'enveloppe des idées".Hercule Poirot par Agatha Christie (1890-1976)

 

Lorsque Madeleine pénètre dans le temple d'acier de la machine à vapeur, la salle des pas perdus amplifie le cliquetis sec de ses bottines lacées, égrenant les secondes jusqu'au départ du train. Déjà, le compas de ses jambes dessine le cercle de sa destinée.

Au fur et à mesure que Madeleine s'avance vers le cœur de cette église des temps modernes son regard se perd un peu dans la grande fresque du peintre marseillaise Jean-Baptiste Olive, illustrant les destinations desservies entre Paris et Menton. Depuis 1900, cette fresque au décor méditerranéen offre au spectateur une belle vision d'avenir coloré, ensoleillé et fleuri. Un art mural qui s'empare d'autres croyances moins dogmatiques, plus démocratiques dans un idéal moins panthéiste, conçu aussi pour éduquer les populations aux nouveaux diktats du progrès, les convertir au modernisme d'un nouveau conformisme dans un prosélytisme laïque, républicain et pacificateur.

Sur le quai de la cathédrale d'acier, la locomotive du train d'un bleu marine à lettre d'or l'impressionne plus encore par sa puissance.

Elle s'arrête devant le wagon à bagages afin de vérifier ses effets personnels : valise, sac de voyage, carton à chapeau, coffret de bois fermé hermétiquement par des cadenas. Tout est là.

Alors, elle demande à un porteur d'apporter son sac de voyage et la caisse en bois à sa voiture-lit.

- "vous êtes sûre, Madame, de vouloir voyager avec cette caisse, elle va prendre de la place dans votre cabine." s'étonne le porteur surpris.

- "Je préfère la garder près de moi, l'avoir à l'œil, j'y tiens beaucoup "réplique Madeleine d'un ton décidé.

Et le porteur s'exécute jusqu'à son compartiment.

Que peut-on faire d'une caisse de bois dans une voiture-lit?

Le chef de bord des Wagons Lits l'accompagne à sa cabine privative, luxueuse de boiserie vernie marquetée de bois clair aux cuivres astiqués et lui explique qu'il viendra transformer la longue banquette de moleskine en un lit confortable pendant qu'elle ira dîner au wagon-restaurant. Il pose le coffret de bois contre la porte du cabinet de toilette et son sac de voyage sur le porte-bagage.

En attendant le sifflement du départ, elle sort de son sac de voyage ses effets de toilette, une chemise de nuit en soie et dentelle de Calais et une robe fluide en crêpe imprimé "premières fleurs" qu'elle portera pour dîner au wagon-restaurant. L'excitation du voyage met dans sa tête des paillettes d'étoiles de bonheur à venir. Maintenant, elle peut penser à lui.

Alors Madeleine souffle un peu, se délasse puis s'habille pour la soirée, se coiffe, se pomponne, la nuit tombe, la cloche du service de l'ouverture de la voiture-bar annonce le début des agapes.

Dans l'ambiance boisée du Wagon-restaurant, le dîner fut somptueux et elle se régala d'asperges sauce mousseline, d'une quenelle au brochet sauce Nantua, d'un suprême de poulet de Bresse aux morilles, d'un verre de Viognier, et d'un délicieux nougat glacé de Montélimar. Elle goûtait chaque bouchée pour en savourer le plaisir de l'instant présent si éphémère, vite englouti, vite passé dans le souvenir. Madeleine partagea sa table avec une grand-mère voyageant avec sa petite fille.

La petite fille était impatiente de voir la mer. Madeleine l'était tout autant, elle se voyait déjà se réveiller le lendemain en longeant le bord de mer entre palmiers, pins flamboyants, eucalyptus, lauriers blanc, rose, bleu, terres rouges de l'Esterel, crique, plage et enfin, les collines de Nice. La complicité entre la grand-mère et la petite-fille réduisait l'écart de leur âge. Madeleine se prit à l'envi d'un jour faire le même voyage avec une hypothétique petite-fille. Elle prolongea son plaisir du voyage dans le salon de la voiture-bar en dégustant un cognac accompagné d'orangettes confites enrobées de chocolat noir et de calissons du Roy René.

Lorsqu'elle retourne à sa cabine, sa couchette est prête à recevoir son sommeil voyageur. Elle déplace la caisse sur la petite table contre la fenêtre, fait un brin de toilette et enfile son déshabillé de soie claire. Et puis, elle prend dans son sac à main une clé et ouvre le cadenas de la caisse de bois. Et là, elle en sort un tableau dont le paysage éclate dans l'intimité de sa cabine, un chef-d'œuvre impressionniste où la mer a des diamants, les bleus sont intenses, les palmiers et les plus belles fleurs côtoient quelques gourmandises poudrées et boisées.

 

Miroir des âmes,

O' Bleu,

Nu vert,

Éclat d'oeil 

Tableau d'univers

 

Elle n'est plus seule, il est là tout près d'elle, ils plongent ensemble dans ce tableau féerique et tout comme à chaque fois qu'elle le voit, elle est dans un transport amoureux indescriptible. Elle sent dans son corps la lumière chaude et parfumée de son désir. Ce tableau, Claude Monet, l'a peint en 1884 dans un Jardin de Bordighera, sur la Riviera dei Fiori et l'a titré Impression du Matin. Un tableau qui ne lui appartient pas le propriétaire l'a hérité de son grand-père et c'est un peu comme s'il est là, auprès d'elle. Ce voyage c'est lui qui l'avait suggéré, proposé, il avait des arguments, elle y avait longtemps réfléchi, il avait su être persuasif, il prenait tous les frais de voyage à sa charge, elle devait juste apporter avec elle le tableau mit en dépôt chez l'encadreur, une simple coursière, elle n'avait pu résister à l'envi de le revoir, depuis qu'il n'était plus à Paris un sentiment d'absence s'était installé de sa poitrine. Elle connaît les moindres petites touches juxtaposées de couleurs complémentaires de cette toile pour les avoir presque volées et reproduites le plus fidèlement possible sur une autre toile. Elle parcourt le tableau, l'original, l'autre, c'est une commande qu'il lui a faite.

Cette commande, c'est lui qui l'avait suggéré, proposé, il avait des arguments, elle y avait longtemps réfléchi, il avait su être persuasif, elle l'avait fait, elle était très contente de son travail même s'il manquait, à ses yeux, la touche inimitable de Claude Monet l'artiste impressionniste, on pouvait s'y méprendre. C'était sa plus belle copie. Il avait pris à sa charge tous les frais même ceux du voyage pour qu'elle lui livre les tableaux. À l'évidence, elle se faisait une joie de sa réaction entremêlée d'appréhension. Était-il son mal nécessaire ? Le train de sa vie l'emmenait vers son désir amoureux et passionné. Le voir, le toucher, l'embrasser, s'y frotter, sentir son odeur dans la tendresse d'une étreinte amoureuse. À ses pensées, ses joues rosissent.

Elle allume la petite lampe de chevet et celle du miroir au-dessus du cabinet de toilette, elle éteint le plafonnier, la petite pièce s'ambiance d'une lumière feutrée. Elle enfile son déshabillé de nuit et fait un brin de toilette dans le petit lavabo de sa couchette lit. Dans le miroir, le tableau se reflète à l'envers et ainsi dédoublé emplie de sa beauté artistique tout l'univers de Madeleine. Le tableau ouvre sa fenêtre et laisse entrer le jour lumineux d'un matin à venir, demain.

Entre la beauté de l'œuvre, le souvenir de sa première découverte, elle ressent l'expression de volupté qu'elle a eu la première fois qu'il l'a touchée et qu'il lui a fait découvrir le soleil et la mer et plaisir d'aimer. Excitée par ses souvenirs mêlés à l'instant présent, elle commence à sentir dans son bas-ventre les papillons de son âme, le désir de l'autre et l'envie d'un plaisir personnel, égoïste, doux et intense.

Alors telle La Naissance de Vénus de Botticelli elle s'allonge sur le lit de drap blanc et se plonge dans le tableau. Puis, doucement elle entrebâille sa chemise de nuit bleue pour se caresser les seins, titiller les auréoles brunes sur sa peau de porcelaine, tel un Nu couché de Modigliani, elle écarte les cuisses telle L'origine du Monde de Courbet sa toison brillante et soyeuse apparaît sous sa main, caresses de tendresses, qui prennent le rythme des "ta-da...ta-da" sonore du bogie roulant sur les rails du train, l'entre-deux d'un espace vide entre deux à-coup.

En cadence de petits cercles, elle frotte telle une lampe d'Aladin son bouton magique. Seules les femmes et les dauphines en possèdent. C'est un bouton de rose assouvi au plaisir féminin, le plus précieux des bijoux aux doigts des femmes et des fées, le berlingot du plaisir, la perle de l'intimité, l'abricot juteux.

Sous ses doigts avertit son clitoris se gonfle, rougit en érection, entre les lèvres de sa vulve gorgée de jouissance profonde, électrique, colorée de l'impression du soleil levant sur sa peau. Un ange passe.

Elle se retourne sur le ventre comme si elle était sur lui, passe un oreiller entre ses cuisses et d'un mouvement de va-et-vient fait naître de sa chatte un plaisir virevoltant d'une jouissance longue et intense. Elle jouit en pensant à demain, à elle et à lui. Dans ce train après les plaisirs de bouche, elle fait l'amour avec elle, avec le tableau, elle mélange tout sur la palette du désir. Ce moment est pour elle et rien que pour elle, suggestif et excitant. Elle a toujours rêvé de dormir dans un train de voyager des heures comme si le voyage vous projette en dehors de la réalité. Vient-elle donc de perdre quelque chose en réalisant ce rêve ? Un rêve réalisé n'est jamais tout à fait perdu, il devient juste conscient, réel et ouvre la porte à d'autres rêves, à d'autres fantasmes. Le bonheur ressemble à cet instant magique, suspendu entre les rails de son enfance et sa maturité de femme qui guide sa main.

Elle s'endort comblée, bercée par le mouvement des clics et clacs du roulement du train.

Elle se réveillera à l'aube pour prendre plein les yeux de ce paysage méditerranéen qui défilera longeant la mer au fil des rails. L'impression du matin se révélera en majesté dans le décor réel d'une sensibilité nouvelle.

 

 

 

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